Editorialisation

Notion majeure lorsqu’on s’intéresse à la nature des ressources patrimoniales explorées dans le cadre éducatif, l’éditorialisation est notamment explorée par l’équipe du séminaire Sens Public « Ecritures numériques et éditorialisation », qui la définit ainsi :

[…] l’ensemble des opérations, dispositifs, acteurs ou médiations nécessaires à l’intégration et la valorisation des ressources au sein de l’environnement numérique. […] D’année en année, le séminaire a élargi l’acception du mot, allant jusqu’à lui conférer une dimension ontologique, en considérant que l’éditorialisation permet de penser l’espace numérique et plus largement de renouveler une pensée de la production du réel.

Intervention de Bruno Bachimont, Séminaire écritures numériques et éditorialisation, Université de Montréal, novembre 2016

En ouverture de ce cycle de séminaires, Bruno Bachimont, directeur de la recherche de l’Université de technologie de Compiègne, donne une définition plus complète et articulée de l’éditorialisation, au fil d’une passionnante communication :

Les points principaux à relever dans cette intervention sont les suivants :

  • Bachimont commence par rappeler le point de vue de Marcello Vitali-Rosati, à savoir que l’éditorialisation est « le mode d’existence des objets dans l’ère numérique » (05:00)
  • [05:30-08:00] Pour Bachimont, le numérique est un outil de déconstruction du document « classique », et c’est sur ce principe qu’il construit sa vision de l’éditorialisation. Ce document, qui fixe, enregistre une action éphémère, doit être permanent (durer) et perceptible (accessible, lisible).
  • [08:00-09:40] Avec le numérique, on passe à la « ressource », qui « en tant que telle n’est pas perceptible, elle n’est perceptible qu’à travers la médiation mécanique d’un dispositif qui permet de donner à voir et à consulter l’information qui a été enregistrée » (à partir de 8:28). La ressource est toujours permanente, mais elle n’est plus perceptible ; seules ses « vues » le sont, produite par des dispositifs variés ; paradoxalement, les vues, elles, sont donc perceptibles mais dans le même temps impermanentes (une fois la fenêtre de Firefox fermée, plus de perceptibilité de la ressource par exemple). Bachimont souligne ainsi que sur nos disques durs nous n’avons aucun document au sens classique, seulement des ressources « qui permettent de reconstruire non pas le document, mais une vue documentaire à partir de cette ressource » (09:08). « On n’a plus la garantie, par construction, que ce que l’on voit est ce que l’on a enregistré » (09:23).
  • [10:20-16:00] Bachimont rappelle que ce décalage se mesure lorsqu’on ne peut plus accéder à la ressource parce qu’on n’a pas le bon logiciel ou la bonne machine. On a pas affaire à des documents mais plutôt des « complexes documentaires » (11:10) qui assurent permanence et perceptibilité mais de façon composite (la ressource permanente, la vue perceptible). D’où une « démultiplication des usages numériques du document » (11:58) qui nous amène vers l’éditorialisation. Une même ressource peut être employée de plusieurs façons différentes : on peut traiter dans un « même ensemble numérique » des ressources qui, sous forme de documents classiques, nous auraient demandé des environnements de travail très variés (sons, images, vidéo, …) ; « on ne travaille plus directement sur les objets mais à travers la représentation qu’on en a » (13:06). Cette « variabilité de la reconstruction documentaire » (15:35) a des avantages : par exemple, on peut adapter la compression d’une image en fonction des débits variés des personnes qui la consultent.
  • [16:00-21:00] Bachimont aborde les métadonnées, qui dépassent les seuls index de données. Données sur les données, elles donnent un rôle à des données (16:45), par exemple celui d’être une image (« Le format du fichier est une instruction pour la jouabilité du contenu », 17:00). Par défaut, la ressource numérique n’a pas de rôle intrinsèque, ce ne sont que des 0 et 1 ; c’est une métadonnée qui va indiquer comme la lire pour obtenir la vue souhaitée. Les métadonnées sont donc vectrices de « plasticité documentaire » (18:35) ; elles mènent à une industrialisation des contenus.
  • [21:00-27:00] Trois âges de la déconstruction : le livre (le support papier) ; l’audiovisuel, qui gère le temps ; et enfin le numérique qui amène la variabilité de la reconstruction. La révolution audiovisuelle a été douce, et Bachimont souligne que le couplage original-support est un rapport 1:1 (le magnétoscope lit la vidéo toujours de la même façon) là où le numérique amène un couplage 1:n, une infinité de reconstructions possibles, de variantes, d’obstacles.
  • [27:00-31:00] Trois âges de la reconstruction : « la ressource est devenue de moins en moins documentaire » (27:20). Bachimont rappelle qu’avant les années 2000 on était encore dans le paradigme de la numérisation du document, celui de la bibliothèque numérique (univers documentaire stable). Les années 2000 amènent la « ressource annotée », le paradigme du « web sémantique » qui ajoute une surcouche informationnelle. De nos jours, ce sont les Big data, les mégadonnées qui prennent les devants : « l’information qui est véhiculée par la donnée  ne se lit pas à l’échelle de la donnée mais se lit à l’échelle de la masse à laquelle appartient la donnée » et via l’exploitation statistique de cette masse de données (29:55).
  • [31:00-33:00] La ressource est un « sac à enregistrements », ce qui importe c’est ce qu’on en fera ensuite. D’où, selon Bachimont, la disparition du « complexe éditorial » et de « l’intention d’auteur » (31:05). Bachimont propose alors, au regard de cette déconstruction du document, sa définition de l’éditorialisation : « les ressources deviennent des outils pour pouvoir recomposer des contenus, et c’est cette recomposition que j’appelle éditorialisation. En fait l’éditorialisation, c’est de pouvoir réexploiter d’anciens documents comme étant des ressources pour les finaliser vers d’autres finalités qui sont soit documentaires, ou qui peuvent ne pas être documentaires » (à partir de 32:28).
  • [33:00-39:30] Bachimont explore ensuite trois postures dont la première nous intéresse tout particulièrement : la « posture généalogique ». « Lorsqu’on est dans les institutions patrimoniales, en général on va numériser tout son petit patrimoine, on va avoir un flux entrant qui est maintenant, désormais, de plus en plus numérique, mais puisque c’est une institution patrimoniale, le numérique va être exploité pour reconstruire ce qu’on pense être le document d’origine ou ce qui était l’intention initiale. » A comparer avec la posture « amnésique » où « l’enjeu ce n’est pas de respecter l’ancien, c’est de pouvoir créer du nouveau » (33:36) comme avec le réemploi non signalé d’archives à la télévision ; et la posture « créative », notamment artistique.
  • [39:30-42:00] C’est ainsi que Bachimont lance un appel à une philologie du numérique, c’est-à-dire à se poser la question du repérage des contenus « authentiques » et de leurs variantes recomposées. « Le numérique, bien qu’il n’ait que quelques décennies, a maintenant des problèmes de gestion de la longue durée, c’est-à-dire, de pouvoir avoir, comme pour les documents anciens, une philologie patiente, minutieuse, méticuleuse, pour pouvoir comprendre le statut des documents que l’on récupère » (41:05).
  • [42:00-48:00] Bachimont termine en rappelant que la ressource est aujourd’hui complètement abstraite, composée de 0 et de 1, de variations magnétiques sur un disque dur. Dans le cadre patrimonial notamment, c’est une « vue canonique arbitraire » que l’on reconstruit. Le numérique est un rappel à l’ordre qui nous renvoie à l’Antiquité et à la recherche éperdue du « document authentique »… Le document classique tel qu’on l’entend n’est toutefois pas détruit, mais cent fois déconstruit…