Ressources numériques patrimoniales et EAC, quelques pistes de réflexion

By | 30 mars 2018

La Journée d’étude P@trinum qui s’est tenue sur le site de Caudéran le 1er mars dernier a permis à tous les acteurs engagés dans ces actions de confronter leurs pratiques pour redessiner, à terme,  les contours d’une politique locale d’éducation artistique et culturelle exploitant les ressources patrimoniales numérisées sur le territoire de la Nouvelle-Aquitaine. Nous en livrons ici un compte-rendu qui a pour but de faire ressortir les éléments les plus pertinents pour la communauté de professionnels impliquée dans ces projets.

La journée a commencé par une intervention de Cécile Tardy dont l’objectif était d’interroger le concept de substitut iconographique, en posant volontairement la question du rapport que celui-ci entretient avec les objets patrimoniaux, entre fidélité et logique projet…

Le substitut numérique d’un objet patrimonial n’est en effet pas le patrimoine, ni sa seule représentation, mais il porte en lui-même la construction d’un projet vis-à-vis de celui-ci. Cette mise à distance contribue déjà à abandonner l’idée d’une fidélité de l’image à l’objet qui irait de soi (laissant à penser à une simple mise en mémoire technique et automatique par l’enregistrement) et de ce fait questionne la production iconographique comme un processus de négociation entre acteurs. Mais cette distanciation bouscule aussi l’idée que l’on se faisait de l’usage du substitut iconographique dans un seul programme d’inventaire, de connaissance ou de conservation. La numérisation crée une nouvelle unité de signification matérielle – informatique – du patrimoine. Les objets numérisés ne donnent pas lieu à des copies mais à de nouveaux objets culturels porteurs d’un tout autre projet vis-à-vis de ce qu’ils représentent : un projet de mobilité, de circulation sociale, d’accessibilité, d’interprétation. Comment les acteurs du monde des musées et des patrimoines s’emparent-ils de cette situation de dissociation matérielle entre l’image de l’objet et l’objet patrimonial pour recomposer leur rapport aux substituts de leurs collections? Les substituts ouvrent la possibilité de repenser le programme perceptif des patrimoines, c’est-à-dire en les donnant à imaginer et à pratiquer différemment, mais aussi à repenser leur valorisation économique, voire – c’est une question – leur valeur patrimoniale.


La matinée s’est poursuivie par une présentation de Gaëlle Lesaffre qui s’est interrogée sur les représentations de l’éducation artistique et culturelle véhiculées par les plateformes numériques et collaboratives.

Ces plateformes, exploitées dans des cadres et des contextes différents, constituent une des formes d’outils numériques déployée pour mettre en œuvre l’éducation artistique et culturelle auprès des élèves. Mais quelles conceptions de l’EAC véhiculent-elles à travers les rôles proposés aux élèves et aux enseignants? Quelles capacités d’agir offrent-elles sur les ressources numériques qu’elles apportent au départ, et quelles modalités de transformation et/ou de développement sont envisagées? Quels objectifs (éducatifs, culturels, numériques, etc.) apparaissent? Enfin, l’acculturation aux pratiques et aux outils numériques qu’elles impliquent est-elle considérée comme un des aspects de l’éducation artistique et culturelle ou comme un élément distinct? Les exemples de plateformes collaboratives présentées lors de cette intervention (Ersilia, Ma classe numérique) montrent ainsi toute l’ambiguïté de ces outils numériques qui tendent pour la plupart à rendre l’élève acteur dans un environnement tout de même fortement éditorialisé, organisé, pour ne pas dire normé.

Suite à ces conférences, les premiers retours de terrain sur les données recueillies en 2016-2017 ont été présentés par Karel Soumagnac, Anne Lehmans, Jessica de Bideran et Camille Cappelle.

Karel Soumagnac a ainsi insisté sur le rapport au « document patrimonial » développé à travers les actions Monumériques-Archimérique qui inscrivent celui-ci au cœur du projet, par des rencontres par exemple aux Archives de Bordeaux Métropole, et en questionnant des concepts tels que les traces du passé, l’expérience matériel de l’objet patrimonial ou encore le bien commun permettant de faire société. Ces temps de rencontre au sein de structures patrimoniales se concrétisent par ailleurs par des pratiques informationnelles et d’écriture dans un environnement numérique perçu comme support d’inscription et de restitution de ces projets EAC.

Revenant sur la première année d’expérimentation du projet Mauriac en ligne, Anne Lehmans a pu noter combien la médiation scientifique et culturelle autour de François Mauriac, bien ancrée dans une tradition locale grâce au Centre François Mauriac de Malagar, au Centre Mauriac de l’Université Bordeaux Montaigne et à la Bibliothèque Municipale de Bordeaux , a du mal à se traduire dans des projets à vocation pédagogique et dans un environnement numérique dédié. Toutefois, le projet P@trinum permet de susciter de nouveaux usages autour de la base de données qui, par sa simplicité, facilite une certaine appropriation de l’œuvre journalistique grâce notamment à des fonctionnalités efficaces (mots-clés, recherche plein texte, etc.).

Jessica de Bideran, à travers le suivi de l’expérience Manuscrits Médiévaux d’Aquitaine a pour sa part développé sa présentation sous l’angle des conflits que génèrent parfois ces actions de médiation (pédagogiques et culturelles) entre les logiques institutionnelles de départ, les désirs de médiation du patrimoine et/ou d’éducation via le patrimoine, des bénéfices scolaires difficilement qualifiables par les élèves, etc. Pour autant ce type de projet présente de nombreux avantages, tant pédagogiques que culturels, en replaçant l’élève au cœur de son environnement culturel et patrimonial.

Enfin, Camille Capelle a présenté une analyse du projet d’indexation collaborative d’images stéréoscopiques, Patrimoine 3D. Après une brève présentation du dispositif, les propos se sont articulés autour des pratiques informationnelles des élèves, leurs représentations du patrimoine en général et les attentes des différents acteurs. Le lien entre EAC et EMI est ainsi révélé à travers les compétences informelles que les élèves exploitent dans ce travail d’investigation historique. Cette initiation à la culture du doute et à la culture de l’image permet ainsi de dépasser l’éducation au patrimoine pour inscrire plus largement ces projets dans la culture personnelle de l’élève.

Chaque intervention a ainsi permis d’évoquer les différents sujets au cœur de ce type d’actions, en revenant sur le rapport entretenu avec le document patrimonial, les fonctionnalités des dispositifs numériques, les conflits éventuels entre éducation au patrimoine et éducation via le patrimoine et les rapports à l’information numérique en général.

La journée d’études s’est ensuite poursuivie par des tables-rondes animées par Patrick Fraysse et Franc Morandi . Ces échanges ont été l’occasion de revenir sur les sens des termes « patrimoine », « ressources », « document », « projets pédagogiques », etc. Ainsi, le patrimoine est un bien commun qui nous relie au présent et au passé, et si la question de l’accès au patrimoine via le numérique ouvre les possibilités de rencontre, le dispositif fait dans le même temps évoluer ce bien commun. Les observations effectuées sur le terrain permettent en outre de tempérer l’apport du numérique, vécu le plus souvent comme un vecteur d’information dynamique qui provoque une appétence mais qui ne remplace pas l’émotion engendrée par la rencontre avec le patrimoine, qu’il soit documentaire, monumental ou immatériel. En revanche, le dispositif numérique permet de mettre l’accent sur le processus de valorisation du patrimoine en donnant, littéralement, une valeur d’usage à ces objets et substituts numériques. Reste à redéfinir le mode d’emploi de l’écriture du patrimoine pour ne pas que l’objet patrimonial s’éloigne : que s’autorise-t-on à faire pour que l’objet ne disparaisse pas derrière la médiation ou le projet? Qu’est-ce qui change avec le numérique dans le rapport à l’EAC? Autant de questions qui ont permis aux acteurs présents dans la salle de discuter et ainsi d’enrichir les réflexions du programme P@trinum…